Quatre ans ferme pour trafic de cannabis

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André (G., R.)
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Quatre ans ferme pour trafic de cannabis

Message par André (G., R.) » mar. 25 nov. 2014, 10:04

Je peine depuis longtemps à comprendre l'invariabilité de « ferme » dans des expressions de cette sorte, que j'entends et lis tous les jours. Le mot est alors adverbe, le Larousse, sans surprise, le définit succinctement dans cet emploi comme l'équivalent de sans sursis, le Robert en six volumes semble ignorer que ferme puisse se rapporter à une peine de prison.
Quelqu'un connaît-il l'origine de l'expression « prison ferme » et l'histoire de son adverbe ? Quelques recherches que j'ai faites ont été vaines.

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Jacques
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Message par Jacques » mar. 25 nov. 2014, 10:27

Cet emploi adverbial ne me surprend pas, si insolite qu'il puisse sembler. Girodet donne ces exemples : Ils poussent ferme, elles tiennent ferme. Ne pourrait-on pas le rapprocher de cet autre ? : Il tient bon. Et, pourquoi pas ? Elle y croit dur comme fer. Et encore La pluie tombait dru. S'ils restent relativement peu fréquents, ces emplois d'adjectifs en fonction d'adverbes sont bien implantés et ne paraissent étonner personne. En faisant abstraction de la licence sur la forme, on comprend fermement, bonnement, durement, drument.
Pour la prison ferme, nous tombons dans le langage juridique, ou même judiciaire, et c'est du jargon de droit ; chaque milieu a ses termes spécifiques ; la peine ferme s'oppose à celle avec sursis.
Peut-on comprendre l'origine des jargons de milieux professionnels ?
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André (G., R.)
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Message par André (G., R.) » mar. 25 nov. 2014, 11:27

Jacques a écrit :Peut-on comprendre l'origine des jargons de milieux professionnels ?
C'est probablement là que le mystère pourrait trouver un début d'éclaircissement, en effet.
Vous parlez, à juste titre, de ferme, dru, bon comme adverbes et qui comme tels n'étonnent personne. Mais dans « prison ferme », ferme ne qualifie pas un verbe, comme dans « pousser ferme ». Vous avez vous-même employé l'expression « la peine ferme », or il n'existe en français, à ma connaissance, rien de comparable, je suis persuadé que la très grande majorité des francophones considère « peine ferme » comme identique, sur les plans sémantique et grammatical, à peine réelle. Je suis personnellement très gêné de devoir écrire des peines ferme.
Je me demande si une erreur de français n'a pas été entérinée par le langage juridique. Ne serait-on pas passé de « X a été condamné ferme à cinq ans de prison » à « X a été condamné à cinq ans de prison ferme » (à la limite de l'incorrection), puis à « la prison ferme » (incorrect) ?

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Jacques
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Message par Jacques » mar. 25 nov. 2014, 11:41

Je me demande également s'il n'y aurait pas une ellipse, je pense aussi à un adjectif devenu par erreur adverbe ; par
exemple : condamnation ferme à six mois de prison. Puis, par quelque mystère, condamnation à six mois de prison ferme, ce qui n'a guère de sens. On dit aussi six mois ferme. Ce ferme a l'air d'avoir été accommodé à diverses sauces qui le font s'appliquer tantôt à un élément de la phrase, tantôt à un autre, avec une nature grammaticale pas très bien définie. Il y a de l'imbroglio dans l'air.
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Ernest de la Coquecigrue
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Message par Ernest de la Coquecigrue » mar. 25 nov. 2014, 14:11

Comme vous le dites, G. R. André, l'adverbe ferme a ici ceci de particulier qu'il modifie un nom, alors qu'un adverbe se rapporte normalement à un verbe, à un adjectif ou à un autre adverbe (ou parfois à une préposition ou à une phrase entière).

Il arrive pourtant que l'adverbe qualifie un nom ; on parle alors d'emploi adjectival. C'est notamment le cas avec des adverbes qui, par ailleurs, s'emploient comme attributs avec le verbe être : Vous êtes très bien (attribut) → Une fille bien (emploi adjectival). Autres exemples : Le schéma ci-dessous, Un homme debout, Un passé déjà très loin (Flaubert)...

L'adverbe ferme, qui est tiré de l'adjectif, peut être employé dans des situations classiques où il se rapporte à un verbe : frapper ferme, discuter ferme, tenir ferme, travailler ferme, etc. Dans le langage juridique, il y a aussi cet emploi qui signifie « sans sursis » : Condamner un criminel à dix ans de prison ferme, ou, par ellipse (d'après l'Académie), à dix ans ferme. Le Grand Robert donne comme exemple : Deux ans (de prison) ferme, ce qui implique que l'adverbe ferme ne se rapporte pas au verbe condamner, mais bien au substantif prison. On aurait donc un adjectif devenu adverbe, mais qui, dans le langage juridique, serait de nouveau employé adjectivement. Le Bon Usage rapproche les expression Il a été condamné à vingt ans ferme et Elle a vingt ans juste, juste étant ici aussi un adjectif employé adverbialement.

André (G., R.)
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Message par André (G., R.) » mar. 25 nov. 2014, 14:22

Comme on vous reconnaît là, Ernest ! Merci de vos recherches. Déduisez-vous de cette particularité linguistique qu'il faille écrire des peines ou des condamnations ferme, à propos de quoi j'ai dit plus haut la gêne que cela me procure ?

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Ernest de la Coquecigrue
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Message par Ernest de la Coquecigrue » mer. 26 nov. 2014, 10:44

Eh bien, je suis... bien en peine de vous fournir une réponse ferme ! ;)

Les dictionnaires que j'ai consultés définissent simplement cet emploi de ferme comme un équivalent de « sans sursis », ce qui laisse entendre que l'adverbe peut éventuellement être rapporté à d'autres substantifs.

Qu'en dit l'usage ? On peut déjà noter que dans l'expression « condamnation ferme », condamnation est souvent utilisé dans son deuxième sens (« blâme »), et ferme n'est alors plus qu'un simple adjectif (Le PCF interpelle le gouvernement français pour une condamnation ferme de l'intervention militaire [...], ou encore : Les évènements survenus samedi [...] appellent la condamnation ferme et unanime des républicains). Il est alors difficile de faire la part des choses ; peine ferme est moins ambigu.

Le site Légifrance étant a priori le plus indiqué pour étudier l'usage au sein des textes de loi, j'ai effectué les recherches suivantes :
   – "ans ferme" : 14 résultats (exemple : quatre années d'emprisonnement dont trois ans ferme)
   – "ans fermes" : 12 résultats (exemple : trois ans d'emprisonnement dont deux ans fermes)
La plupart des résultats sont issus des arrêts de la Cour de cassation, et comme on le voit, l'usage est très flottant, même dans un cas de figure comme celui-ci sur lequel les dictionnaires s'accordent. Par conséquent, on ne s'étonne pas de trouver également peines fermes et peines ferme, même si le second est largement minoritaire.

J'ai ensuite restreint la recherche au contenu du Code pénal, lequel est rédigé dans un style plus rigoureux, et fait la liste des utilisations du mot ferme au sein de celui-ci. Parmi les huit résultats, deux types d'emploi sont apparus :
   – rapporté au nom emprisonnement (exemple : une peine d'emprisonnement ferme de six mois)
   – rapporté au nom partie (exemple : un emprisonnement partiellement assorti du sursis ou du sursis avec mise à l'épreuve, lorsque la partie ferme de la peine est inférieure ou égale à deux ans)
Aucun de ces substantifs n'étant au pluriel, il n'est pas possible de vérifier que, dans ces emplois, c'est bien l'adverbe invariable qui est utilisé. On a vraiment l'impression d'avoir ici affaire des adjectifs ; le contexte, pourtant, ne laisse planer aucun doute sur le sens.

Aurait-on un adjectif devenu adverbe, lequel aurait été employé adjectivement avant de redevenir un adjectif à part entière tout en gardant son sens d'adverbe ? Il est difficile de tirer des conclusions définitives. Comme vous, je trouve cela gênant de lire « des peines ferme ». Peut-être que cela mériterait une question à l'Académie.

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Message par André (G., R.) » mer. 26 nov. 2014, 11:07

Ernest de la Coquecigrue a écrit :Le site Légifrance étant a priori le plus indiqué pour étudier l'usage au sein des textes de loi, j'ai effectué les recherches suivantes :
   – "ans ferme" : 14 résultats (exemple : quatre années d'emprisonnement dont trois ans ferme)
   – "ans fermes" : 12 résultats (exemple : trois ans d'emprisonnement dont deux ans fermes)
La plupart des résultats sont issus des arrêts de la Cour de cassation, et comme on le voit, l'usage est très flottant, même dans un cas de figure comme celui-ci sur lequel les dictionnaires s'accordent. Par conséquent, on ne s'étonne pas de trouver également peines fermes et peines ferme, même si le second est largement minoritaire.
Il y a vraiment là de quoi rendre extrêmement perplexe.
Ernest de la Coquecigrue a écrit :Aurait-on un adjectif devenu adverbe, lequel aurait été employé adjectivement avant de redevenir un adjectif à part entière tout en gardant son sens d'adverbe ? Il est difficile de tirer des conclusions définitives. Comme vous, je trouve cela gênant de lire « des peines ferme ». Peut-être que cela mériterait une question à l'Académie.
Peut-on véritablement dire que notre mot serait redevenu adjectif à part entière s'il ne prend pas la marque du pluriel, alors que dans ses autres sens il la porte le cas échéant ?
Je serais pareillement curieux de savoir ce qu'en dit l'Académie. Mais je crois dès maintenant pouvoir me prononcer en faveur d'un accord systématique de ferme.
Encore tous mes remerciements.

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Perkele
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Message par Perkele » mar. 30 déc. 2014, 8:17

Il me semble qu'en l'occurrence, "ferme" qualifie le verbe "condamner". Le juge "condamne ferme" (de manière qui ne peut être commutée) ou "avec sursis" (exécutable si nouvelle faute).

Dans le langage courant, en passant par le langage journalistique, c'est la prison qui est devenue ferme ou avec sursis, voire le temps d'enfermement.
Il faut faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux.

André (G., R.)
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Message par André (G., R.) » mar. 30 déc. 2014, 9:44

Vous confirmez que prison ferme résulte d'un glissement qu'on peut considérer comme fautif à partir de condamner ferme. Merci. Je l'ai dit : à moins qu'on me prouve clairement mon erreur, j'écrirai dorénavant quatre ans fermes.

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