Participe passé : des règles à simplifier

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Marco
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Participe passé : des règles à simplifier

Message par Marco » ven. 05 juin 2009, 17:41

Je reviens sur la règle d’accord du participe passé suivi d’un infinitif, dont nous avons parlé ici il y a quelque temps, pour donner à tous la possibilité de lire les critiques émises par Hanse (Nouveau dictionnaire des difficultés du français).

Critique de la règle. Si nous reprenons les exemples du début, Les arbres que j’ai vu planter. Les arbres que j’ai vus fleurir, il est aisé de constater que l’analyse justifiant la règle est arbitraire. Posons la question quoi après le verbe conjugué (J’ai vu quoi ?) ou après le groupe formé par ce verbe et l’infinitif (J’ai vu planter quoi ? J’ai vu fleurir quoi ?). Aux deux types de question, mêmes réponses : J’ai vu planter des arbres. J’ai vu fleurir des arbres. Si l’on remplace l’infinitif par un passif, on constate qu’on peut dire : J’ai vu les arbres qui étaient plantés aussi bien que les arbres qui étaient fleuris. Dans les deux cas le complément de J’ai vu est une proposition infinitive avec ou sans sujet exprimé et le participe devrait logiquement rester invariable. Mais on a voulu trouver une fonction au pronom relatif et on a imposé la règle au nom de phrases inventées : J’ai vu les arbres fleurir ou fleurissants ou qui fleurissaient ou qui étaient en train de fleurir, en opposition à J’ai vu quelqu’un plantant les arbres !

Ce n’est pas seulement la logique qu’on peut invoquer contre la règle, c’est aussi l’histoire de la langue. Elle justifie l’invariabilité du participe conjugué avec avoir et suivi d’un infinitif. La doctrine et l’usage de l’époque classique raisonnaient autrement que nos grammairiens. On n’hésitait même pas à laisser invariable devant un infinitif le participe conjugué avec être. La tendance à laisser le participe invariable reposait au XVIIe siècle sur la prononciation du participe et sur le fait qu’ « il faut aller en ces sortes de phrases jusqu’au dernier mot qui termine le sens » (Vaugelas) : au moment où, dans nos deux exemples, on prononce le verbe conjugué j’ai vu, il peut encore être suivi de planter ou de fleurir ; il est donc comme en suspens et il convient de le laisser invariable comme on laisse invariable le participe suivi de son complément d’objet direct (J’ai fini mes devoirs). Ajoutons que la langue classique était parfois tentée de laisser le participe invariable quand il ne terminait pas la phrase : ce n’est qu’au XIXe siècle que la règle s’est vraiment imposée.

Qu’on n’objecte pas que, dans l’usage, elle est plus souvent respectée que transgressée. Il faudrait d’abord tenir compte de l’intervention des correcteurs d’imprimerie, qui se substituent aux écrivains pour faire respecter les règles dont le manuscrit n’avait cure. Tenir compte aussi de l’hésitation des grammaires. Thomas ne craint pas d’écrire : « Senti, tout comme fait et laissé, vu ou regardé, entendu ou écouté, est le plus souvent considéré comme faisant corps avec l’infinitif qui le suit et reste invariable : La balle que j’ai senti passer » (Dict. des difficultés, p. 380). Et Dupré (t. III, p. 2364) : « La tendance est de laisser invariable le participe senti quand il est suivi d’un infinitif. »

Il faut surtout reconnaître que, même chez les meilleurs écrivains, la règle est si souvent transgressée que, dans un autre cas, on n’hésiterait pas à la déclarer caduque. Mais elle est sacro-sainte ! […] Mais presque toujours elle aboutit à cette invariabilité que la logique justifie et vers laquelle tendait l’usage classique. Qu’on en juge, en prenant en considération la qualité des auteurs cités et la simplicité des cas : [suivent des dizaines d’exemples]. Et l’on pourrait citer Hugo, Musset, Proust, Barrès, Estaunié, Bloy, Daniel-Rops, Troyat, P. Hazard et combien d’autres ! […]

Conclusion : On ne devrait plus affirmer que l’invariabilité généralisée est une faute. Je n’ose toutefois pas conseiller au simple mortel de s’affranchir de la règle, mais les écrivains devraient en avoir l’audace et forcer ainsi les grammairiens à reconnaître que le participe passé conjugué avec avoir et suivi d’un infinitif peut, suivant un usage dont les tendances s’affermissent, rester invariable dans tous les cas.


Qu’attend-on ? L’officialisation de l’invariabilité dans ce cas spécifique ne demanderait que la publication d’un document par l’Académie, non ? Comme je l’ai déjà dit, c’est ce qui est déjà pratiqué dans les écoles de la Suisse romande.

Dans le même ouvrage de Hanse, nous trouvons également une critique à la règle concernant les verbes pronominaux, que je réserve pour plus tard (j’ai beaucoup recopié et la fatigue se fait sentir…), en attendant les réactions. :)

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Jacques
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Message par Jacques » ven. 05 juin 2009, 18:50

Je n'ai pas la science linguistique de Hanse, mais en simple béotien, je suis fortement tenté de suivre la logique de son raisonnement. Le jour où j'ai découvert cette subtilité, si c'en est une, j'ai été à la fois héberlué et perplexe. Nous nous engluons dans des complexités de raisonnement qui sont parfois vicieuses, en héritage d'un siècle (le XIXe , le XVIIIe ?) où l'on a voulu faire du français la « langue de la précision ». Et la voilà, la précision ! Une série de règles pesantes et qui embrouillent beaucoup de monde.
Mais, hélas ! comme il le souligne justement, ce n'est pas le citoyen ordinaire qui peut prendre l'initiative de balayer ces accords, car il passerait inévitablement pour un ignorant qui ne connaît pas les grands principes.
Voyez comme les régularisations orthographiques de 1990, pourtant avalisées par l'Académie, ont du mal à s'imposer. Quand j'écris évènement ou ambigüité je me sens obligé de me justifier ; car je me suis déjà fait épingler, justement, à propos d'ambigüité, par quelqu'un qui ironisait au sujet de « ces trois points de suspension aériens ». Bien entendu, je l'ai mouché avec une suave délicatesse, mais le fait est là.
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Message par Brazilian dude » ven. 05 juin 2009, 21:47

Si l’on remplace l’infinitif par un passif, on constate qu’on peut dire : J’ai vu les arbres qui étaient plantés aussi bien que les arbres qui étaient fleuris.
Mais cela n'est pas passif.

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Marco
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Message par Marco » ven. 05 juin 2009, 22:27

Jacques a écrit :Voyez comme les régularisations orthographiques de 1990, pourtant avalisées par l'Académie, ont du mal à s'imposer. Quand j'écris évènement ou ambigüité je me sens obligé de me justifier ; car je me suis déjà fait épingler, justement, à propos d'ambigüité, par quelqu'un qui ironisait au sujet de « ces trois points de suspension aériens ». Bien entendu, je l'ai mouché avec une suave délicatesse, mais le fait est là.
Oui, le sujet de la nouvelle orthographe est délicat, en effet. Je constate cependant que mon Petit Robert donne la variante évènement ; peut-être que dans les éditions plus récentes d’autres mots réformés ont été introduits ?

Je poursuis avec les verbes pronominaux (toujours extrait de Hanse).

Critique de la règle. Il serait facile de montrer qu’en voulant considérer que être est mis pour avoir, de bons grammairiens se sont livrés à des analyses ne respectant pas toujours la logique et ont vu dans le pronom réfléchi un complément d’objet direct là où, visiblement, si l’on tient compte du sens actuel, il n’a pas de fonction logique.

Mais laissons cela. Constatons que jusqu’au début du XVIIe siècle, l’usage était simple : conjugué avec être, le participe s’accordait avec le sujet. C’est Malherbe qui a voulu que l’attention se portât sur le complément plutôt que sur le sujet. Il a distingué, dans un cas sans complication, Ils se sont élu des rois et Ils se sont blessés. Le branle était donné et notre règle allait progressivement se préciser. Non sans hésitations ni discordances. Vaugelas écrit encore, dans la préface de ses Remarques, en 1647 : Ils se sont attachez à des patrons excellens qu’ils se sont proposez d’imiter.

Si nous consultons la logique et l’histoire de la langue, c’est à cet accord avec le sujet qu’il faudrait revenir. Si nous interrogeons l’usage moderne, cet accord n’est pas rare dans la langue parlée et a dans la langue écrite, pourtant généralement fidèle à la règle scolaire, des répondants sérieux. Nombreuses en effet sont les infractions, parfois vers l’invariabilité, le plus souvent vers l’accord avec le sujet.

Invariabilité contraire à la règle : Tous ceux qui m’ont fréquenté s’en sont rapidement aperçu (J. Giono, Le hussard sur le toit, Poche, p. 119). […] On peut croire que, dans ces quatre phrases, c’est la présence de en qui, à tort, détermine l’invariabilité, mais on trouve parfois celle-ci dans d’autres cas.

L’accord avec le sujet est toutefois beaucoup plus fréquent. La langue parlée en témoigne quand on peut entendre l’accord. On dit très souvent : Elle s’est permise de ne plus recommencer. Elle s’est promise de répliquer. Mais de bons écrivains font aussi l’accord avec le sujet dans les cas où la règle traditionnelle l’interdit nettement : Nous nous sommes tendus la main (R. Nimier, Les épées, Poche, p.95). […]

Grevisse note avec raison : « On observe, dans l’usage populaire, et parfois même chez d’excellents auteurs, une tendance instinctive à faire accorder, dans tous les cas, le participe des verbes pronominaux avec le sujet. » (B. U., n° 1941, note.) Même tendance dans la presse : La France s’est donnée une majorité politique (Le Monde, 27 juin 1981, p. 14). On pourrait multiplier les exemples. […]

Quand tant d’auteurs, et de telle qualité, font l’accord avec le sujet en dépit des règles, même dans le cas où, avec laissé, la perche de l’invariabilité leur est tendue, on se demande si la règle maintenue par l’enseignement et une certaine tradition conservatrice mérite encore son crédit. Je ne me reconnais toutefois pas le droit de conseiller à chacun de s’en affranchir. Mais je demande que les grammairiens et les enseignants se rendent compte de sa fragilité et que les écrivains osent affermir la tendance incontestable de l’accord avec le sujet dans tous les cas. Il seront en bonne compagnie et aideront à faire triompher une saine évolution de la langue.


Que de saintes paroles ! Hanse, je vous aime ! :D

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Message par Marco » ven. 05 juin 2009, 22:30

Brazilian dude a écrit :
Si l’on remplace l’infinitif par un passif, on constate qu’on peut dire : J’ai vu les arbres qui étaient plantés aussi bien que les arbres qui étaient fleuris.
Mais cela n'est pas passif.
L’exemple que vous mettez en gras n’est pas du passif à proprement parler, vous avez raison (il s’agit du verbe être + adjectif – les verbes intransitifs n’admettent pas le passif en français), mais la « structure profonde » est identique à « étaient plantés ».

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Jacques
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Message par Jacques » sam. 06 juin 2009, 9:42

Il me semble, Marco, que cette position de Hanse nous ramène à une certaine polémique qui divise actuellement les spécialistes, et qui concerne une phrase avec EN. D'aucuns considèrent, et Hanse en fait partie, que EN signifie de lui, d'elle, d'eux, de cela, et commande de ce fait un COI qui entraîne l'invariabilité. Grevisse cite cependant de bons auteurs qui accordent : Des conseils, mes trois fils en ont reçus (Duhamel) – Ses ordres, s'il en a donnés (Stendhal)...
Ce n'est peut-être pas le même cas, mais là se pose de nouveau la question des accords du PP.
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Message par Brazilian dude » sam. 06 juin 2009, 12:33

Des conseils, mes trois fils en ont reçus (Duhamel) – Ses ordres, s'il en a donnés (Stendhal)...
C'est ainsi en italien: (Dei) consigli, i miei tre figli ne hanno ricevuti - I suoi ordini, se egli ne ha dati, dans une traduction très littérale.

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Message par Jacques » sam. 06 juin 2009, 12:38

Brazilian dude a écrit :
Des conseils, mes trois fils en ont reçus (Duhamel) – Ses ordres, s'il en a donnés (Stendhal)...
C'est ainsi en italien: (Dei) consigli, i miei tre figli ne hanno ricevuti - I suoi ordini, se egli ne ha dati, dans une traduction très littérale.
Donc, en italien l'accord du PP se fait sur le nom qui est en tête de la phrase. Si je me rappelle bien, le masculin pluriel se fait avec la terminaison i, et le féminin pluriel avec la terminaison e.
Si haut qu'on soit placé, on n'est jamais assis que sur son cul (MONTAIGNE).

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Message par Marco » sam. 06 juin 2009, 16:27

En italien (petite parenthèse comparative) l’accord du participe passé est tout ce qu’il y a de plus simple:

1) Avec être, accord avec le sujet ;
2) Avec avoir, invariable ; accord obligatoire uniquement avec les pronoms COD lo, la, li, le (le, la, les) et avec ne (en) ; mais on est libre de faire l’accord avec le COD, qu’il précède ou qu’il suive (ce qui donne alors à la phrase une allure littéraire) ;
3) Avec les verbes pronominaux, accord avec le sujet, ou, à choix mais plus rarement, avec le COD.

Je n’ai pas photocopié les pages de Hanse sur ‘en’, mais pour ma part, je trouve que l’on devrait laisser le libre choix d’accorder ou non, bien que les ouvrages scolaires insistent sur l’invariabilité.

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Message par Marco » dim. 07 juin 2009, 0:26

Je suis un peu déçu qu’à part vous, Jacques, personne ne se soit encore exprimé sur le sujet, qui me paraît « de la dernière conséquence » pour parler comme Molière. Mais bon, j’imagine que cela n’est pas intéressant... :(

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Message par Jacques » dim. 07 juin 2009, 8:56

Si, au contraitre, c'est bigrement intéressant, et je me passionne pour ces débats, c'est pourquoi j'entre dedans. Je suis sur mon terrain favori. Mais le forum a tout l'air d'être en vacances depuis quelques semaines.
L'italien étant une langue latine, on ne peut pas invoquer la langue mère pour expliquer ces complexités, puisque vous dites que l'accord du PP y est limpide, tout comme en anglais ou en allemand. C'est donc une particularité du français que de donner dans un tel imbroglio. La faute en est à ces grammairiens qui ont voulu disséquer à l'extrême tous ces prétendus cas, en nuançant à l'infini. Ils nous ont laissé un bel héritage ! Et il est extrêmement difficile de revenir en arrière.
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Message par Perkele » dim. 07 juin 2009, 11:35

Si, si ! C'est un sujet très intéressant, Marco. Mais 1°) je suis rentrée hier soir et 2°) maintenant, je n'ai pas encore suffisamment réfléchi à la question pour pouvoir y répondre objectivement.

Plus tard... :)
Il faut faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux.

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