Prolepse et anacoluthe

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André (G., R.)
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Prolepse et anacoluthe

Message par André (G., R.) » lun. 12 oct. 2015, 10:31

« L'exemple qui m'est resté gravé depuis ma scolarité est : "Les pauvres, il faut prier pour eux". Mais peut-être aurait-il mieux valu parler de prolepse ? »
C'est ce que vous avez écrit, Perkele, sur un autre fil. Je vous ai répondu : « Je ne connais guère la prolepse. Mais à la suite d'une recherche rapide que je viens de faire, je crois pouvoir l'exclure. »

Loin d'être certain de moi, j'ai souhaité m'informer davantage. Le Petit Larousse, le Robert en six volumes et Wikipédia sont d'accord pour voir dans la prolepse (grec πρόληψις, [prolêpsis], action de prendre d'avance, de prendre les devants) une figure de rhétorique par laquelle on prévient une objection, on la réfute d'avance :

... je suis... certain... que cette vie à venir n'est que pure chimère.
Mais comment pouvez-vous avoir cette certitude, m'objecterez- vous ? Sur quoi est-elle fondée ? Je réponds : que tout le monde convient qu'il est de la droite raison... de chercher la vérité...
(FONTENELLE)

Dans ce passage, la prolepse est constituée stricto sensu de « m'objecterez-vous » et complétée par le reste de la partie que j'ai mise en gras.

Le Larousse et le Robert en six volumes s'en tiennent à cette acception.
Mais Wikipédia quitte la rhétorique pour rendre compte d'un autre sens de prolepse :

La prolepse consiste à extraire un mot d'une proposition à l'intérieur de laquelle il devrait normalement se trouver, et à placer ce mot avant elle pour le mettre en relief comme dans le célèbre exemple de Blaise Pascal :
« Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, la face de la terre en eût été changée »
(Pensées, 162)

Je me demande si Wikipédia est seule à voir une prolepse dans la phrase de PASCAL : si ce sens est avéré, la vôtre, Perkele, « Les pauvres, il faut prier pour eux », commence bien par une prolepse... qui ne retire rien à son anacoluthe !
On peut alors se demander si PASCAL lui-même était conscient de la présence de ces deux éléments dans son texte !
Dernière modification par André (G., R.) le mer. 26 avr. 2017, 10:31, modifié 1 fois.
« Personne n'a jamais douté de l'homonymie d'heure et heurt » : celui qui conclut ainsi un échange qu'il a lancé, en parlant sans restriction du « paronyme heurt » d'« heure », MENT et MÉPRISE son interlocuteur.

Leclerc92
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Message par Leclerc92 » lun. 12 oct. 2015, 13:48

La définition des figures de style est souvent fluctuante d'un auteur à l'autre, sans compter les sens différents rencontrés en stylistique pure et en rhétorique.
Patrick Bacry, dans Les figures de style, Belin, 1992 (je m'aperçois en l'ouvrant que l'auteur m'a dédicacé ce livre, je ne me le rappelais pas !), définit ainsi la prolepse :
Mise en relief du thème d'un énoncé devant une proposition à l'intérieur de laquelle il est représenté par un pronom.
Tes lettres, voilà ce que j'en fais !
Synonyme : anticipation.
La belle anacoluthe de Pascal entre bien dans ce cadre.
La définition que donne Nicole Racalens-Pourchot dans son Dictionnaire des Figures de Style, Armand Colin, 2003, est légèrement différente. Elle tiendrait l'exemple de Pascal et la prolepse de Bacry pour une simple dislocation à gauche, car elle introduit une intéressante nuance de chronologie. C'est assez délicat à expliquer, je préfère donc la laisser parler : https://web.archive.org/web/20180309132 ... toScan.jpg

Je me suis permis de modifier votre proposition sous forme de lien afin de ne pas avoir des pages à rallonge.
Claude

André (G., R.)
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Message par André (G., R.) » lun. 12 oct. 2015, 18:12

Merci.
Un élément positif : tout le monde est d'accord sur la prolepse en rhétorique ! On la reconnaît facilement à des tournures comme « vous allez me dire », « on pourrait objecter »...

En ce qui concerne l'anacoluthe, je n'ai cité que des exemples pour lesquels on ne pouvait attribuer aucune fonction grammaticale à un mot, souvent situé au début de la phrase (Revenu à sa place, on lui donna un verre). Or, lors d'une discussion précédente sur le sujet il avait été signalé qu'une phrase comme « Je vais où vont mes amis » comporte une anacoluthe. On y voit une proposition principale (Je vais) et une subordonnée relative (où vont mes amis), introduite par le pronom relatif où. La rupture de construction consiste ici dans l'absence de complément de lieu dans la principale, c'est-à-dire dans le fait que le pronom relatif n'a pas d'antécédent. Il manque « là » ou « à l'endroit » (Je vais où vont mes amis). Le verbe aller est bivalent dans ses emplois habituels : il doit être employé au moins avec deux groupes fonctionnels, un sujet et un complément circonstanciel de lieu. Mais en français moderne il est admis que vaut là où : en la circonstance, l'anacoluthe, si on la relève encore, n'est plus considérée comme fautive et n'est en fait plus guère perçue. Tandis que l'on doit éviter, me semble-t-il, si l'on est soucieux de sa langue « Revenu à sa place, on lui donna un verre ».
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Perkele
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Message par Perkele » mar. 13 oct. 2015, 8:05

J'allais vous répondre qu'il doit exister une nuance entre la définition rhétorique et la définition purement stylistique, mais c'est inutile puisque cette idée semble ressortir de votre précédent échange (ceci me semble être une prétérition :wink: ).
Il faut faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux.

André (G., R.)
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Message par André (G., R.) » mar. 13 oct. 2015, 8:45

Perkele a écrit :J'allais vous répondre qu'il doit exister une nuance entre la définition rhétorique et la définition purement stylistique.
En grec πρό (pro) signifie avant. Si j'ai bien compris, la prolepse, qu'elle soit rhétorique ou non, se trouve en tête de phrase : c'est le point commun.
La nuance, importante, réside, me semble-t-il, dans le fait qu'en rhétorique elle prévient une objection, comporte un verbe conjugué et répond à la logique grammaticale commune. Or la proposition, souvent principale, où se trouve l'annonce de l'objection, peut devenir une incise (indépendante)... et donc ne plus se trouver en tête de phrase ! Comme dans la phrase de FONTENELLE ci-dessus.
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Message par André (G., R.) » mar. 13 oct. 2015, 13:27

Leclerc92 a écrit :La définition des figures de style est souvent fluctuante d'un auteur à l'autre, sans compter les sens différents rencontrés en stylistique pure et en rhétorique.
Patrick Bacry, dans Les figures de style, Belin, 1992 (je m'aperçois en l'ouvrant que l'auteur m'a dédicacé ce livre, je ne me le rappelais pas !), définit ainsi la prolepse :
Mise en relief du thème d'un énoncé devant une proposition à l'intérieur de laquelle il est représenté par un pronom.
Tes lettres, voilà ce que j'en fais !
Synonyme : anticipation.
La belle anacoluthe de Pascal entre bien dans ce cadre.
La définition que donne Nicole Racalens-Pourchot dans son Dictionnaire des Figures de Style, Armand Colin, 2003, est légèrement différente. Elle tiendrait l'exemple de Pascal et la prolepse de Bacry pour une simple dislocation à gauche, car elle introduit une intéressante nuance de chronologie. C'est assez délicat à expliquer, je préfère donc la laisser parler : http://img11.hostingpics.net/pics/656544PhotoScan.jpg
J'ai sous les yeux un dépliant publicitaire pour un magasin (La F...) de produits bon marché, avec ce slogan :

La F..., c'est le style qui a changé, pas les prix.

Évidemment on peut rendre la phrase irréprochable en faisant précéder « La F... » de « à » :

À La F..., c'est le style qui a changé, pas les prix.

Mais dans l'esprit des concepteurs du slogan, « La F... » n'est probablement pas complément de lieu. On reste certainement plus proche de leur idée en l'imaginant sujet :

La F... est un magasin où c'est le style qui a changé, pas les prix.

Et je me demande ce que Nicole RICALENS-POURCHOT ferait de cette figure : il me semble qu'elle considère toujours, pour la dislocation à gauche, des phrases où le nom ou le pronom précédant la virgule est repris par un pronom après cette dernière (Cet enfant, je le reconnais). Or ce n'est pas le cas dans le slogan publicitaire, où je vois de toute manière une anacoluthe, et peut-être aussi une prolepse (non rhétorique, évidemment).
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Message par André (G., R.) » mer. 16 déc. 2015, 13:20

Le thème de l'anacoluthe est passionnant. Depuis une quinzaine de jours, je relève des phrases que j'entends ou lis et qui me l'évoquent. Je vous les propose ci-dessous (après en avoir légèrement modifié certaines). Qu'en pensez-vous ?

1 - Restez où vous êtes.
2 - C’est à force d’être trop gentil qu’un jour les autres finissent par vous rendre méchant.
3 - F. G. est médecin à Namur (Belgique). Né en 1967, le goût de l'écriture lui est venu avec un premier roman fantastique...
4 - À force de ne pas vouloir s’aimer, ça finit par créer des liens.
5 - Ma femme m’embête toujours pour aller faire les courses avec elle.
6 - Symbole de ce dynamisme économique, vous pouvez par exemple visiter le très beau musée X (nom d'un constructeur d'automobiles).
7 - Ce musée permet de découvrir des mosaïques romaines.
8 - En pensant à sa jeunesse, une larme lui vint à l’œil.
9 - Je veux travailler dans l’intérêt général et je fais confiance dans la responsabilité de chacun pour être dans le même état d’esprit.
10 - Le fantôme de Belphégor m’a traumatisé enfant.
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Message par Leclerc92 » mer. 16 déc. 2015, 14:16

Je ne suis pas sûr que toutes ces phrases présentent des anacoluthes, et moins encore que toutes les anacoluthes soient fautives.
Dans un premier temps, je m'intéresse à votre première phrase :
Restez où vous êtes.
Je pense qu'on revient aux discussions qui ont eu lieu ici à propos de
Je vais où va toute chose
Je vais où vous allez
viewtopic.php?p=84149&highlight=%22je+v ... 2&ie=utf-8
Il y a anacoluthe selon Littré, mais je crois qu'on ne dirait plus cela aujourd'hui. Comme vous le dites vous-même un peu plus haut dans ce fil : « en la circonstance, l'anacoluthe, si on la relève encore, n'est plus considérée comme fautive et n'est en fait plus guère perçue. » L'absence d'antécédent n'est pas vraiment une rupture dans la construction, mais une possibilité d'ellipse offerte par la langue dans quelques rares cas de pronoms relatifs, notamment avec "qui" :
Qui dort dine.

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Message par André (G., R.) » mer. 16 déc. 2015, 14:45

Un grammairien sourcilleux ne peut que considérer comme fautive toute anacoluthe, me semble-t-il. Mais il faudrait effectivement être particulièrement sourcilleux pour ne pas accepter « Restez où vous êtes » (que j'ai justement relevé et proposé en pensant à « Je vais où va toute chose », à propos de quoi nous avions signalé la valeur « là où » prise par « où »).
Mais peut-être les autres phrases provoqueront-elles d'autres réactions.
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Message par Leclerc92 » mer. 16 déc. 2015, 15:38

Je crois que les grammairiens sourcilleux condamnent à juste titre l'anacoluthe lorsqu'elle conduit à des ambiguïtés ou des constructions comiques. Naturellement, on doit apprendre aux élèves à l'éviter, quitte à ce qu'ils jugent plus tard qu'on les a un peu trop bridés.
Mais on se priverait de bien belles phrases de la littérature si l'on supprimait toutes les anacoluthes.

Dans la phrase 7, je ne vois pas d'anacoluthe, mais une simple ellipse du COI indéterminé qui me paraît assez courante et admissible.

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Message par André (G., R.) » mer. 16 déc. 2015, 16:30

Je me suis posé la question de savoir où se trouve la frontière entre anacoluthe et ellipse.
Dans « Je vais où vous allez », on l'a observé, si l'on refuse de voir « là où » dans « où », on peut déplorer l'absence d'antécédent du pronom relatif et prendre pour une anacoluthe cette « rupture de construction ».
Il n'y a rien de comparable dans « Ce musée permet de découvrir des mosaïques romaines », où, toutefois, vous l'avez dit, le caractère normalement trivalent de « permettre » n'est pas respecté. Je tends comme vous à ne pas considérer comme une anacoluthe l'absence d'un complément tel que « aux visiteurs » (Ce musée permet aux visiteurs de découvrir des mosaïques romaines).
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Message par André (G., R.) » sam. 19 déc. 2015, 9:18

Il faut sans doute aussi revenir sur la phrase numéro 10 « Le fantôme de Belphégor m’a traumatisé enfant ». Pour être certain d'une formulation correcte, on peut la transformer, me semble-t-il, en :

a - Le fantôme de Belphégor m’a traumatisé quand j'étais enfant.
b - Quand j'étais enfant le fantôme de Belphégor m’a traumatisé.
c - Étant enfant j'ai été traumatisé par le fantôme de Belphégor.
d - Enfant j'ai été traumatisé par le fantôme de Belphégor.

En d, « Enfant » est apposé à « j' ». Or dans « Le fantôme de Belphégor m’a traumatisé enfant », on voit de même dans « enfant » plutôt une apposition à « m' », auquel cas la grammaire ne souffre pas. L'ambiguïté vient, bien entendu, de ce que « enfant » peut concerner aussi « le fantôme de Belphégor ». L'obligation où l'on est de faire précéder « enfant » de « quand j'étais » pour lever l'ambiguïté dénote-t-elle une anacoluthe ? Je n'en sais rien.
Dernière modification par André (G., R.) le sam. 19 déc. 2015, 11:07, modifié 1 fois.
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Message par Leclerc92 » sam. 19 déc. 2015, 10:31

Je ne pense pas qu'il y ait d'anacoluthe, pas plus que dans "Il m'a connu enfant", qui présente la même ambiguïté.

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Message par André (G., R.) » lun. 21 déc. 2015, 13:14

Sous la plume d'un ancien Premier ministre, pourtant généralement respectueux de notre langue :
Pour accéder à la nationalité française je propose qu'un jeune né en France de parents étrangers en fasse le choix à sa majorité.
« Personne n'a jamais douté de l'homonymie d'heure et heurt » : celui qui conclut ainsi un échange qu'il a lancé, en parlant sans restriction du « paronyme heurt » d'« heure », MENT et MÉPRISE son interlocuteur.

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Message par André (G., R.) » mar. 22 déc. 2015, 18:52

À la sous-rubrique Anniversaires de la rubrique Obsèques de mon quotidien :
Pas une journée ne passe sans avoir une pensée pour toi.
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