Subordination inverse et concordance des temps

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valiente
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Subordination inverse et concordance des temps

Message par valiente »

A peine eut-elle franchi la porte qu'il pleura.

Voici ma question :
Dans le cas d'une subordination inverse, représentée ici par une subordonnée circonstancielle temporelle, peut-on avoir une réflexion classique liée à la concordance des temps ?

Ici, nous comprenons :
Il pleura dès qu'elle eut franchi la porte.

La principale est : Il pleura
La subordonnée est : elle eut franchi la porte

Il m'arrive d'utiliser un tableau simplifié sur la concordance des temps dans un but de vérification, mais il ne donne pas d'exemple pour ce genre de construction. De plus, il n'y est pas indiqué que si la principale est au passé de l'indicatif, la subordonnée peut être au passé antérieur.

Je ne parviens donc pas à expliquer pourquoi, dans ce contexte de phrase, le passé simple appelle le passé antérieur, même si je sens que cela est logique. Est-ce tout simplement dû à ce rapport temporel entre les deux propositions ?

Je suppose qu'il ne faut pas demander à un tableau de recenser tous les cas possibles liés à la concordance des temps.
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Jacques
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Message par Jacques »

Je crains de ne pas pouvoir vous donner de réponse, mais dans qu'il pleura nous avons la conjonction que, ce qui laisserait supposer qu'il s'agit d'une subordonnée conjonctive, et non d'une principale.
Mes analyses logiques sont très loin, mais telle que la phrase se présente j'aurais pensé que c'est la première proposition qui est la principale. Toutefois mon avis n'est pas parole d'évangile.
Si haut qu'on soit placé, on n'est jamais assis que sur son cul (MONTAIGNE).
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shokin
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Message par shokin »

Je suis aussi de l'avis de Jacques.

Il me semble seulement y avoir un inversion stylistique du verbe et du sujet. Nous aurions pu aussi dire :

Elle eut franchi à peine la porte qu'elle pleura.
Elle eut franchi la porte à peine qu'elle pleura.


Pour inverser les rôles, nous pourrions dire :

Aussitôt qu'elle eut franchi la porte, elle pleura.

Autre inversion stylistique :

Jadis vivaient des dinosaures.
Nous sommes libres. Wir sind frei. We are free. Somos libres. Siamo liberi.
André (G., R.)
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Message par André (G., R.) »

Il s’écoule peu de temps entre le franchissement de la porte et les pleurs, mais les deux actions ne sont pas concomitantes : il ne me semble pas qu’il faille chercher plus loin l’obligation d’utiliser le passé antérieur dans la proposition commençant par « à peine » : on marque ainsi qu’une action se déroule après une autre.
Sur le plan de l’analyse logique, il me paraît difficile aussi de ne pas considérer « qu’il pleura » comme une subordonnée et donc ce qui précède comme la principale.
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valiente
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Message par valiente »

Je vous remercie bien pour vos avis.
Toutefois, je reste gêné à l'idée que l'on puisse considérer la première proposition comme une principale. Dans mon esprit, une principale seule doit pouvoir garder tout son sens, mais c'est peut-être une erreur de ma part.

Prenons un exemple plus simple avec une principale à un temps passé de l'indicatif, et une subordonnée antérieure à cette principale.

Avec l'imparfait, nous obtenons le plus-que-parfait :
Elle pensait qu'il avait pleuré la veille.

Mais qu'en-est il avec le passé simple ? Est-il correct d'écrire :
Elle pensa qu'il eut pleuré la veille.
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Jacques
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Message par Jacques »

Non, il faut dire Elle pensa qu'il avait pleuré la veille.
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valiente
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Message par valiente »

Merci, Jacques, pour votre correction.
André (G., R.)
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Message par André (G., R.) »

« Penser », « dire », « affirmer »… amènent des subordonnées de style indirect. Il est toujours bon de se poser la question de savoir comment se fait le passage du style direct au style indirect. Soient quatre fois une indépendante comportant le verbe "penser" et une phrase de style direct :
Elle pensa : « Il a pleuré hier ».
Elle pensa : « Il pleurait hier quand je suis arrivée. »
Elle pensa : « Hier il pleura quand il apprit la nouvelle. »
Elle pensa : « Il pleurait hier parce que sa mère l’avait giflé. »
Entre guillemets les verbes sont au passé composé, au passé simple, à l’imparfait et au plus-que-parfait. Peu importe pour le passage vers le style indirect. On doit y retrouver les verbes au plus-que-parfait (et non au passé antérieur) parce que le verbe principal est à un temps passé et que l’action décrite entre guillemets est plus ancienne :
Elle pensa qu’il avait pleuré la veille.
Elle pensa qu’il avait pleuré la veille quand elle était arrivée.
Elle pensa qu’il avait pleuré la veille quand il avait appris la nouvelle.
Elle pensa qu’il avait pleuré la veille parce que sa mère l’avait giflé.

Si le verbe entre guillemets était au présent, on devrait utiliser l’imparfait dans la subordonnée :
Elle pensa : « Il est beau. »
Elle pensa qu’il était beau.

Si le verbe entre guillemets était au futur, il conviendrait d’utiliser le conditionnel présent au style indirect :
Elle pensa : « Il pleurera probablement aussi demain. »
Elle pensa qu’il pleurerait probablement aussi le lendemain.

Je ne connais pas les justifications de ces règles, que l’on m’a toujours présentées comme impératives.
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Manni-Gédéon
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Message par Manni-Gédéon »

En ce qui concerne le rapport de subordination, j'ai le même doute que Valiente.

Entre les phrases :
Dès qu'elle eut franchi la porte, il pleura et À peine eut elle franchi la porte qu'il pleura, la seule différence est la place du mot que (ou qu').
C'est troublant que ce seul détail suffise à inverser le rapport de subordination.

Je viens de trouver chez Grevisse (édition de 1969, §1017) :
Remarques.
2. La conjonction que peut introduire une proposition temporelle liée par un rapport de simultanéité ou de postériorité à une principale ⁵ qui précède :
La mort nous prend QUE nous sommes encore tout pleins de nos misères (SÉV., 27 juin 1679). ― Tout s'était envolé QUE les Français tiraient toujours (M. BARRÈS, l'Union sacrée, p. 216). ― La pluie avait cessé QUE nous allions encore à toute vitesse (G. DUHAMEL, Les Hommes abandonnés, p. 71). ― À peine le soleil était-il levé, à peine le soleil était levé QU'ON aperçut l'ennemi (Ac.).

Après à peine, la seconde proposition, généralement introduite par que, peut l'être aussi par quand ou par lorsque : Le soleil était à peine levé QUAND on aperçut lennemi (ou : LORSQU'ON aperçut l'ennemi).Parfois, la seconde proposition est juxtaposée : À peine l'empereur a vu venir son frère, Il se lève (RAC., Brit., V, 5). ― À peine était-il sorti, Mme Hortense apparut à la porte de la cuisine (G. DUHAMEL, Le Voyage de Patrice Périot, p.163). ― Parfois aussi les deux propositions sont coordonnées par et : À peine avait-on commencé, et c'était fini (ZOLA, La Débâcle, p. 43, cit. Sandfeld).


⁵ Principale seulement en apparence, car, à considérer le sens, c'est la proposition introduite par que qui exprime l'idée principale.
J'ai mis en bleu les passages qui me paraissent particulièrement intéressants.

La note ⁵ à la fin de la citation vous satisfait-elle autant que moi, Valiente ?
L'erreur ne devient pas vérité parce qu'elle se propage et se multiplie ; la vérité ne devient pas erreur parce que nul ne la voit.
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André (G., R.)
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Message par André (G., R.) »

Problème : est-ce que l’idée principale est forcément contenue dans la proposition principale ? Le changement de nature des propositions selon qu’elles sont liées par « avant que » ou par « après que » semble prouver le contraire :

Je lis mon journal avant que mon amie arrive.
Mon amie arrive après que j’ai lu mon journal.

Bien entendu on peut dire que le narrateur insiste sur la lecture du journal dans la première phrase et sur l’arrivée de l’amie dans la seconde, mais les faits narrés sont les mêmes.
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Klausinski
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Message par Klausinski »

En dépit de la grande admiration que j'ai pour Le bon usage, je trouve aussi ce concept d'« idée principale » assez faible. Si cela signifie que l'accent est mis sur le verbe de la principale, on trouve une multitude de contre-exemples. Ainsi, dans Je lisais mon journal quand elle arriva, c'est l'action de la subordonnée qui est mise en évidence
« J’écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je ne devrais penser, et ainsi jusqu’au plus profond de l’obscurité. »
(Kafka, cité par Mauriac)
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Jacques
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Message par Jacques »

Klausinski a écrit :En dépit de la grande admiration que j'ai pour Le bon usage, je trouve aussi ce concept d'« idée principale » assez faible. Si cela signifie que l'accent est mis sur le verbe de la principale, on trouve une multitude de contre-exemples. Ainsi, dans Je lisais mon journal quand elle arriva, c'est l'action de la subordonnée qui est mise en évidence
Cependant, une question se pose encore : quand elle arriva peut s'interpréter de deux manières.
– au moment où elle arriva. Dans ce cas nous avons une inversion : Quand elle arriva je lisais mon journal.
– et soudain elle arriva : Je lisais mon journal quand [tout à coup] elle arriva.
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Klausinski
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Message par Klausinski »

Vous avez raison Jacques, je n'y pensais pas. Il n'empêche que cette notion d'idée principale me paraît sujette à caution.
« J’écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je ne devrais penser, et ainsi jusqu’au plus profond de l’obscurité. »
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André (G., R.)
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Message par André (G., R.) »

Je ne conteste sûrement pas non plus le principe général selon lequel l’idée principale est dans la proposition principale, mais vous le dites, Klausinski, il semble facile de trouver des contre-exemples. Comme pour l’antériorité et la postérité, les faits rapportés sont possiblement identiques quand on passe de la cause à la conséquence :

Je suis resté chez moi parce qu’il pleuvait.
Il pleuvait, si bien que je suis resté chez moi.

Pour les deux phrases je tendrais à considérer « Je suis resté chez moi » comme le fait le plus important.

D’accord avec vous, Jacques, pour le côté éventuellement plus soudain de votre deuxième « quand elle arriva ». Mais je ne sais quelle conséquence en tirer.
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Jacques
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Message par Jacques »

Klausinski a écrit :Vous avez raison Jacques, je n'y pensais pas. Il n'empêche que cette notion d'idée principale me paraît sujette à caution.
Je suis bien d'accord, et je crois que nous sommes plusieurs qu'elle rend perplexes.
Si haut qu'on soit placé, on n'est jamais assis que sur son cul (MONTAIGNE).
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